L’ile des pingouins
6 août, 2006 at 11:52 | In Poussières de bibliothèque | Leave a CommentPour moi, Anatole France est un de ces auteurs tombé dans les oubliettes dont le nom ne survit que par sa gloire passée et l’admiration incontestée de ses contemporains. Ce que je savais sur lui se résumait à une anecdote scientifique. Ayant légué son cerveau à la Science, et celui-ci s’étant révélé d’une taille ridicule, le brave homme prouvait qu’il était possible d’être prix Nobel de Littérature avec un organe cérébral plus digne d’un australopithèque qu’un génie.
Cependant, la considération dont il jouissait en son temps m’intriguait et surtout il était vanté pour l’excellence de son style, chose à mes yeux essentielle pour un écrivain et je me réjouissais de cette découverte.
J’avais donc commencé à lire “L’ile des Pingouins” il y a quelques années dans ma vingtaine débutante, alors qu’elle arrive maintenant presque à son terme. J’avais jugé alors, avec l’innocence infaillible de la jeunesse, le livre sans intérêt, la fable transparente et le style lisse et faible. Bref, j’étais décue.
Et puis au hasard d’une pérégrination sur le net, un article faisait mention d’un des personnages de l’île des pingouins, ce qui m’a poussé à reprendre le roman.
C’est une fable où comme de coutume les animaux empruntent les oripeaux des hommes, içi, des pingouins se retrouvent transformés en homme par la grâce du baptême administré par un saint trahi par la vieillesse. Les volatiles, maintenant doté d’une âme immortelle par Dieu soucieux de respecter l’ordonnance du monde, débutent donc leur merveilleux voyage vers la civilisation. Et dans celle-ci, il est bien difficile de ne pas y retrouver l’histoire de France.
Le pays pingouinesque vit donc l’apparition de la noblesse, les gestes héroiques des saints et de son premier roi, l’âge bienheureux de la tutelle de l’église. Et tout en affectant le ton d’un historien impartial, Anatole France rattache l’édification de la noblesse à un bon coup de massue assené par un pingouin plus musculeux que son voisin. Les origines de la royauté ne sont pas moins viles, un couple de pingouins un peu plus malins et surtout moins crédules que les autres, débarrassent le pays d’un dragon qu’ils ont eux même fabriqué, ce qui leur permet à l’un d’être couronné roi et à l’autre de devenir Sainte. Ayant ainsi sapé, avec une innocence feinte, la légitimité de l’Ancien régime, l’ironie de l’auteur se fait plus intransigeante. La Révolution et la période Napoléonienne sont traitées sans compassion. La caricature du siècle suivant est encore moins aimable, et le livre continue ainsi sur ce ton, avec l’affaire Dreyfus et une guerre mondiale, jusque dans une époque future, qui pourrait correspondre à la notre.
En résumé, c’est un livre drôle et efficace. L’ile des pingouins a les couleurs vives d’un conte de fée, les personnages sont attachants et risibles et les histoires cocasses.
Les événements historiques trouvent des explications irrévérencieuses et prosaïques. J’ai aimé comment France est capable de retisser la toile de l’histoire grâce à des motifs simples, la cupidité, la soif de pouvoir, de distinction, l’aveuglement religieux. Cette analyse sans concession de l’histoire d’un peuple peut être jugée subjective et simpliste, mais le charme du roman réside justement dans ce naturel faussement candide.
Quand au style, j’ai été un peu décue il ne fait pas parti de ces styles flamboyant qui se remarquent, il s’efface humblement devant le conte mais ce sont sa netteté et sa clarté qui donne à ce roman sa limpidité.
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